LE CHANT DES DAUPHINS

 

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Le chant des dauphins 
par Patricia Khenouna

Article du Sélection Reader Digest de Août 2004

                         
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A Fréjus, Philippe Manon emmène des enfants autistes à la rencontre des cétacés dans leur milieu naturel.


Debout sur le pont en teck, Philippe Manon scrute les flots. Seront-ils là ? Il est midi. Trois heures déjà que La Brigante a quitté Port-Fréjus (Var), en cette journée de juin baignée de soleil. Avec ses 200 mètres carrés de voilure ondulant au vent, la goélette file vers le large. Depuis des semaines, Philippe prépare activement cette sortie pour Marine, Kevin, Vincent, Antoine et Faren, cinq enfants autistes d’une dizaine d’années. Pas question de les décevoir. Mais le spectacle qui s’offre à présent à ses yeux dépasse ses rêves les plus fous : des dizaines, des centaines d’ailerons apparaissent à fleur d’eau.
— Regardez…, s’écrie Philippe.
Ils sont là !
Comme s’ils avaient senti la présence des petits autistes, les dauphins croisent la route de La Brigante, et viennent nager aux flancs du voilier. Bouleversé, Antoine émet de petits cris stridents, et, même si les mots ne sortent pas, la joie qui parcourt les visages, l’effervescence qui règne sur le bateau valent tous les discours. Une fois de plus, Philippe Manon a gagné son pari.

En dehors de ses fonctions de maître de port adjoint à Port-Fréjus, ce Varois de quarante-trois ans s’investit à fond dans Le Chant des dauphins, une association qu’il a créée en 2001. Son but : permettre à des enfants autistes d’aller à la découverte des cétacés dans leur milieu naturel. Agés de sept à quinze ans, ces enfants sont encadrés à bord par une équipe formée de bénévoles : professionnels de la mer, éducateurs, thérapeutes, médecin ou pompier. Destination : le rêve. Voire plus, si affinités.
— Entre les dauphins et les enfants s’établit une communication, une relation très fusionnelle, affirme Philippe Manon. Ils se comprennent car ils « parlent » le même langage.

La gentillesse du dauphin, son amour du jeu et son amitié désintéressée envers l’homme en font un animal très attachant. Depuis des années, de nombreuses expériences de delphinothérapie — en Floride ou en Israël, par exemple — sont menées pour tenter de sortir les autistes de leur bulle. Certaines permettent d’obtenir d’excellents résultats, mais ce genre de thérapie n’a pas très bonne presse en raison d’abus régulièrement commis.

Premières victimes : les familles, auxquelles on brandit le spectre d’une hypothétique guérison, moyennant des sommes d’argent considérables. Philippe Manon s’insurge contre ces pratiques et reste très clair sur sa démarche :
— Je ne prétends pas guérir ces enfants — je ne suis ni médecin ni magicien — et ne donne jamais de faux espoir aux parents. Mon but se limite à leur apporter un bien-être.

De petits yeux rieurs, un accent du Midi posé sur une voix douce, Philippe a conservé intacte une certaine candeur juvénile. Pas étonnant que le courant passe si bien entre lui et ses petits protégés. Lorsqu’il tente de décrire leurs réactions positives au contact visuel des dauphins, Philippe commence une phrase, s’interrompt, reprend à grand renfort de gestes, puis finit invariablement par secouer la tête :
— Non, je suis désolé, ça ne s’explique pas, il faut le vivre ! Tout ce que je peux dire, c’est qu’ils se reconnectent avec eux-mêmes, ils s’ouvrent à la vie.

Le 21 juin 2002, Sarah Poggionovo, à l’époque étudiante dans une école de commerce, se trouvait à bord, dans le cadre d’un projet
humanitaire baptisé « Le Bateau de l’espoir ». Elle garde un souvenir à la fois ému et émerveillé de cette expérience :
— Ce qui m’a frappée, c’est de voir tous ces enfants canaliser leur regard sur les dauphins, eux qui d’ordinaire ont tellement de difficulté à fixer leur attention.

Parfois, des changements concrets interviennent dans le quotidien de ces enfants. Philippe Manon cite de véritables « actes de vie ». Comme cette petite fille de onze ans qui s’est mise à se servir toute seule à boire. Un modeste progrès en apparence, une grande victoire en réalité.

En France, selon le ministère de la Santé, 4,9 enfants sur 10 000 naissances seraient victimes d’une forme plus ou moins grave d’autisme, avec une proportion reconnue de trois ou quatre garçons pour une fille. Troubles de la communication et du langage, du comportement, perturbation des relations sociales, l’autiste vit dans une terrible forteresse.

Mais comment Philippe Manon en est venu à s’intéresser aux victimes de ce syndrome ? S’il demeure très discret sur sa propre enfance, de peur de blesser ses parents par des confidences trop spontanées, il évoque pudiquement des « difficultés de communication ».
— J’étais très replié sur moi-même, très timide, avoue-t-il. Mais toujours prêt à aider les autres, à consoler les peines de cœur de mes petits camarades.

La mer et la nature, pour lesquelles il nourrit une véritable passion, vont peu à peu lui permettre de trouver sa place. Dès l’âge de cinq ans, Philippe accompagne son grand-père dans de mémorables parties de pêche en Méditerranée. Plus tard, il se tourne tout naturellement vers une carrière maritime et entre à Port-Fréjus, dès sa création, en 1989. Aujourd’hui, son métier consiste à accueillir les plaisanciers et à gérer les places de port.

Doté d’une formidable capacité à rassembler les gens, Philippe crée une association de pêcheurs plaisanciers, puis le yacht-club. Jusqu’au jour où, en 1996, l’association RIMMO (Réserve internationale maritime en Méditerranée occidentale) le sollicite dans le cadre d’une opération internationale destinée à créer un sanctuaire en Méditerranée. Trois pays y participent : la France, l’Italie et la principauté de Monaco. Philippe devient coordinateur de l’opération baptisée Delphis, à Port-Fréjus. Sa mission : informer le public du danger des filets dérivants destinés à la capture de thons, dans lesquels de nombreux dauphins y laissent la vie.
— Chaque année, le troisième dimanche de juillet, 35 bateaux sortent de Port-Fréjus pour aller observer les cétacés dans leur milieu naturel et effectuer des prélèvements d’eau à des fins d’études scientifiques.

Le sanctuaire voit le jour en 1999 et une idée commence à germer dans l’esprit de Philippe. Pourquoi ne pas emmener des enfants à la rencontre des mammifères marins ? Oui, des autistes, suggère une de ses amies. Aussitôt, Philippe se documente et découvre l’existence de cette relation si particulière entre autistes et dauphins.
— Je me suis dit : voilà des années que je me mets à la disposition des dauphins, à présent, je vais leur demander de m’aider à accompagner ces enfants. En juillet 2001, Philippe crée l’association Le Chant des dauphins. Mais la location d’un 18-mètres comme La Brigante coûte cher : 650 euros la journée. Ne bénéficiant d’aucune subvention, Philippe Manon ne doit compter que sur les dons et la bonne volonté d’une poignée d’amis. En 2003, le budget du Chant des dauphins est si maigre que, à son grand dam, une seule sortie sera organisée. Cette année, Philippe est heureux de pouvoir annoncer au moins cinq sorties.

Sa seule publicité : le site Internet (1) et le bouche-à-oreille. Bernadette de la Panouse habite Saint-Cézaire-sur-Siagne, près de Grasse (Alpes-Maritimes). C’est son médecin généraliste qui lui a recommandé de contacter Philippe pour sa petite Ambre, dix ans et demi, autiste.
— Lorsque j’ai rencontré Philippe, l’année dernière, il était sur le point de tout abandonner, faute de moyens. J’étais tellement déçue ! Heureusement, un mois plus tard, il me rappelait pour me dire qu’il avait pu programmer une sortie. Je trouve son initiative formidable et j’inscris Ambre pour la prochaine balade.

Rencontres, discussions avec les familles, Philippe ne lésine pas sur ces instants qui permettent une mise en confiance et surtout rassurent autour d’une absolue priorité : sécurité maximale à bord.
— Quand vous embarquez une petite fille hyperactive comme Ambre, véritable boule d’énergie qui n’a qu’une envie : courir partout sur le pont et plonger pour aller nager, il faut assurer !
Équipage et enfants prennent le temps de s’apprivoiser. Jeux, sourires, regards pleins de tendresse ponctuent la traversée.
— Vous savez, de même que les dauphins décident de venir ou non à notre rencontre, c’est l’autiste qui décide de venir à nous, précise Philippe.

Au retour, la relation avec l’éducateur est toujours plus affective, plus intense si l’enfant a vu des dauphins.
Philippe peut compter sur le soutien efficace de « Brigant ». C’est ainsi qu’il appelle affectueusement Edmond Galletti, le patron de La Brigante, qui met ses compétences avec sérieux et humour au service de cette noble cause. Lui et sa ravissante épouse, Jo, ont fait la connaissance de Philippe il y a trois ans. Avant la toute première sortie, « Brigant » a tenu à passer deux heures en mer, la veille, avec les petits passagers. Histoire de créer des liens et d’observer leurs réactions.
— Je me souviens d’une adolescente particulièrement tendue. Le jour du grand départ, elle voulait embarquer avant tout le monde.

La vue des dauphins lui a ôté toute trace de nervosité. A la grande surprise de chacun, elle a fait tout le trajet du retour allongée sur le pont, totalement apaisée !

Les sorties ont lieu entre mai et août, période durant laquelle les dauphins suivent le poisson fourrage — anchois et maquereaux —, qui abonde au large de Fréjus. L’espèce la plus communément observée est le dauphin bleu et blanc, Stenella coeruleoalba, au bec bien marqué et d’une longueur maximale de 2,30 m.
— J’ai remarqué que, lorsque je sortais en mer dans le cadre de l’opération Delphis, ou entre amis, les dauphins que je croisais venaient toujours à nous en sautant, en jouant. Mais quand les petits autistes sont à bord, leur comportement change radicalement : ils nagent très calmement, presque avec douceur, comme s’ils prenaient conscience de la différence de ces enfants.

Au-delà du Chant des dauphins, Philippe Manon a déjà un projet de plus grande envergure en tête : la création d’un centre d’accueil en Méditerranée, sur la région de Fréjus-Saint-Raphaël ou dans l’Est varois, qui permettrait de recevoir à la fois les enfants autistes et leurs familles.
— Dans ce centre de ressourcement, je vois une grande piscine, des animaux et surtout une structure adaptée qui nous permettrait de posséder notre propre bateau et d’organiser des activités ludiques diverses, comme la découverte du massif de l’Esterel.

Philippe sait qu’il aura besoin de beaucoup d’argent. Pour l’heure, la mairie de Fréjus a déjà affiché sa volonté de l’aider.
— Je pense que ma vocation, c’est d’aider les autres, de tendre la main. Quand je vois le bonheur de ces gamins, je suis en paix avec moi-même.

En septembre prochain, Philippe sera grand-père. Passionné d’écriture, il se voit déjà en train de lire à son petit-fils le recueil de fables animalières qu’il rêve de publier et dont l’un des héros principaux est — l’auriez-vous deviné ? — un dauphin, bien sûr !
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(1) Site Internet : www.chantdesdauphins.com
Le Chant des dauphins : Capitainerie, 83606 Port-Fréjus CEDEX.
Tél. : 06 63 79 4005.

Carrière retracée de Philippe Manon

photo : © Daniel Burgi.


Première destination touristique au monde, la France sait qu’elle plaît. La France du Mont-Saint-Michel ou de la tour Eiffel, celle du Moulin-Rouge, du champagne et des châteaux de la Loire, la France azuréenne, élyséenne, majestueuse et tape-à-l’œil. Souvent les étrangers qui visitent notre pays n’ont d’ailleurs de souvenirs que de ces cartes postales grandioses mais malheureusement surpeuplées et bruyantes.

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